La principale raison de ma venue en Chine, soyons honnêtes, était d'aller parcourir quelques kilomètres sur la grande muraille, celle-là même qui nous faisait tous tant rêver avant, et qui désormais continuera à vous faire autant rêver alors qu’en ce qui me concerne, elle ne m'évoquera que des souvenirs.
Pour la muraille, qui fait 6.700km en tout, on a le choix à priori. Toutefois, de Pékin, seuls 4 sites sont proposés dont un, Badaling, est réputé facile d'accès, et très pratique pour un aller-retour dans la journée ; comprendre : il s'agit d'un site sur-saturé de touristes en groupe, avec des emporiums de partout et une muraille parfaitement rénovée façon Disneyland ; j'imagine déjà les tapis roulants. Bref, pas pour moi.
Les autres sont plus intéressants, car moins utilisés, et après une étude minutieuse, j'opte finalement pour Simatai, situé a 110km de Pékin, notamment parce que depuis cet endroit, on peut, après une marche d'une bonne dizaine de kilomètres sur la muraille, rejoindre un autre site un peu plus loin, Jinshanling, lui aussi peu évident d'accès. Parfait.
Or, ayant de surcroit envers vous un devoir de dépaysement, et surtout parce que j'en avais très envie, j'imagine en plus un plan pour non seulement y aller, mais également y dormir une nuit, dans l'une des tours qui la découpent par exemple. Problème, il fait déjà très froid à Pékin, et j'imagine que là-bas, il sera dur de survivre sans un minimum, minimum actuellement composé en ce qui me concerne de deux chemisettes et d'un pull.
Parlant de cette idée à Alexandre - qui venait d'en terminer avec la copine de sa copine -, celui-ci m'indique qu'il est lui aussi super partant, et que - coïncidence intéressante - il a une tente. On détaille un peu notre organisation, on se fait notre road-book et au final, on est rejoint par une Américaine et une Suisse elles aussi motivées. Au début, je ne suis pas très chaud, car je sais que tout ça risque de faire des chichis et qu'en ce qui me concerne, il est inimaginable de renoncer, et ce, pour une quelconque raison, gelure, gangrène ou autres désagréments bénins du même genre. D'un autre côté, ça peut aussi être sympa de partager cet événement et je me laisse donc tenter.
On partira donc finalement à 4, le lendemain pour des questions de préparation.
Du coup, je "comble" cette journée par un super moment passé dans les jardins et dans les palais du Temple du Ciel, construit en 1406, ressemblant à un pavillon très joli, en forme de rotonde. Là encore, à l'abri du bruit et de l’agitation, les gens s'adonnent à leurs passe-temps favoris.
Au loin, on peut entendre des joueurs de musique aux airs mélodieux, toujours un peu mélancoliques, rencontrer des poètes récitant leurs textes devant des parterres rêvasseurs, ou voir des peintres tenter de reproduire ce que la beauté du parc leur inspire.
Devant la "Salle des Prières pour la Récolte", nom du principal palais de cet ensemble, de récents mariés se font prendre en photo dans un rituel lourdingue et visiblement éprouvant mais qui contente visiblement grandement la famille alentours et qui semble faire sourire jusqu'aux oiseaux exotiques engloutis par les volutes des façades.
A la nuit tombée, je me rends au village olympique ou le cube d'eau et le nid d'oiseau notamment, me font forte impression. Ça devait être vraiment super en pleine activité.
Bon, me direz-vous, tout ça est fort intéressant, mais pourquoi "La légende du Da Shan ?" ; eh bien calmez-vous, justement. j'y viens.
En rentrant tard le soir à l'auberge, nous reprenons nos parties endiablées avec Alexandre, parties que nous entrecoupons régulièrement de délicieuses petites pauses agrémentées de Tsingtao que l'on va chercher pour une misère dans une guérite en face, et de narrations diverses sur des histoires qu'on ne raconte que tard la nuit quand chaque pause après une phrase permet la réflexion.
Or, arrivant de nulle part, un Chinois aux allures vieillottes et à la barbe qu'il devait prétendre "naissante" depuis approximativement 4 décennies, en marcel, vient s'installer à côté de nous. Il se dit professeur d'Histoire à Xi An et parle parfaitement l'Anglais. Boulottant ce qui traine dans la cuisine commune, en compagnie d'une faune d'irréductibles insomniaques, et dans un mélange de fumées de mauvaises copies de cigarettes, nous faisons connaissance peu à peu avec ce personnage atypique. Rapidement, me demandant mon nom, et surtout si j'ai un nom chinois, celui-ci, en concert avec un Mexicain parfaitement sinophone installé depuis 7 mois ici, et visiblement un peu paumé au regard de la couleur perpétuellement rougeâtre de ses blancs d'yeux, lance après un bref silence afin de mieux me scruter de haut en bas, et de bas en haut un : "Da... Da... Da Shan".
La grande montagne.
Gonflé à bloc par cette rencontre, et décidé à honorer mon nouveau statut de - n'ayons pas peur des mots – demi-dieu vivant, je me sens bien de tenter l'expérience d'y aller seulement avec la couverture de mon auberge, qui tient quand même assez chaud. Il y'a un côté grognard qui me plait bien dans le profil de cette expédition et du coup, gavant mon sac de cette couette si peu appropriée, je pars avec les autres dans un bus assez confortable. Au bout d'une heure, nous sommes lâchés à un endroit ou des minibus nous attendent, dans tous les sens du terme, pour nous amener à Simatai. On fait quelques courses sur place et nous arrivons vers 17h30 là-bas.
Il n’y a personne. Le système d'oeufs téléphériques qui est censé amener les moins braves au sommet ne fonctionne pas, et à vrai dire, semble avoir fonctionné il y a quelques années, mais plus depuis l'hyper utilisation du site de Badaling. Devant nous une montagne plate qui me parait immense a sur sa longue crête, la majestueuse muraille à qui j'ai envie de crier "J'arrive".
Jinshanling est sur la gauche, après un petit pont suspendu qui n'inspire pas trop confiance, mais je suggère aux autres, justement, qu'on parte à droite vers un endroit où des gardes éventuels ne viendraient pas nous chercher, et d'où l'accès pour le final de cette crête qui m'a bien tapée dans l'oeil sera plus facile le lendemain matin.
Nous montons gentiment sous le soleil qui descend, et trouvons une tour à l’intérieur de laquelle, l'actuel léger vent ne pénètre pas trop. Paige, l'Américaine, a des amplis pour iPod et nous fait danser sous les étoiles avec du rock comme on l'aime, bien ancien, bien mythique. On a même prévu les bières, et les échecs, putain c'est royal.
Et au moment où le soleil a complètement disparu, où le bleu marin de la nuit n'autorise plus que par impuissance, le blanc des étoiles trop lointaines pour être grondées, dans un endroit magique parmi les magiques, je m'en vais m'enrouler dans ma couette dont l'histoire attestera vraiment qu'elle fut inappropriée...
J'ai mis mon réveil. Je ne veux rien rater, et je ne raterai rien car je suis réveille depuis de longues minutes avant l'heure du réveil, le vent sifflant s'étant mis à souffler. Les autres ne veulent pas sortir de leur carapace de chaleur, et répondent par un gromellement caractéristique à ma proposition d'atteindre ce sommet tant convoité, qui semble n'affoler que moi. J'ai froid, l'eau que je bois me glace, mais depuis que je suis un Da Shan, après tout, je n'ai plus le droit aux croissants.
Je fais tomber de mes épaules la couette qui m'ennuierait pour marcher et, les chaussettes sur les mains, le bonnet de laine le plus bas possible sur le cou, je pars vers les étoiles.
Je ne vois pas très bien la route, mais celle-ci est bonne, au moins au départ. Je passe comme je peux trois tours, contournant par moments ce chemin construit 700 ans plus tôt par des forces mentales qu'on aurait peine à imaginer. Au fur et à mesure que je m'approche du sommet, la luminosité est meilleure et me permet de réaliser que le chemin entre les escarpements et les précipices est de plus en plus tenu. De surcroit, ce que je prends pour le sommet à chaque fois, en révèle un autre à mon arrivée dessus, en même temps que sa duperie précédente.
Cela fait maintenant une bonne heure que je marche, grimpe et m'agrippe à ce que je peux,
depuis le dernier panneau interdisant tout accès, mais je ne suis toujours pas au sommet. Devant moi, le chemin devenu un muret pas plus large de 50 centimètres par endroit, et dont l'escarpement naturel a rendu l'escalade de plus en plus périlleuse - parfois 1m50 de hauteur - me rendent de plus en plus perplexe. A gauche et à droite en effet, il y a parfois deux falaises à pic particulièrement impressionnantes qui me font me mettre régulièrement à quatre pattes pour plus de stabilité. Et tout de même, il y a des limites. Allez, encore une tour. Puis, allez, une dernière. Ca y'est je vois le sommet.
Cette fois-ci, c'est sûr, c'est le sommet car l'inclinaison de la crête me permet de voir que la tour qui suit est un peu plus basse. Il est là, devant moi, à 50 mètres, je dois pouvoir le faire. Je suis crevé, j'ai du mal à respirer avec le froid mais comme le soleil est juste derrière, et arrive, les conditions vont probablement s'améliorer. Je marque une pause, sans pouvoir m'assoir, et je me lance. Les premières pierres me font vaciller. Il n'y a plus de végétation à laquelle s'accrocher et je n'ai vraiment plus confiance dans la construction sous mes pieds. J'y suis, je suis tout prêt, mais en vérité, franchir cette dernière crête relève désormais de la folie. Il n'y a plus de chemin ; les pierres tombent une par une après une chute vertigineuse, le vent me gêne, et je sais bien que fatigué, peu équipé, je me mets en danger ; d'autant qu'il faudra revenir, et que descendre de telles difficultés sera également difficile.
Je m'arrête donc là, à un souffle, mais je ne suis pas trop contrarié.
C'est peut-être ça aussi la légende du Da Shan, l'humilité.
Allez, un bon Da Shan, quoiqu'il en soit, est un Da Shan vivant. Je rentre après quelques photos peu évidentes à prendre.
Depuis mon départ, mes acolytes n'ont pas trop bougé ; ils ont froid eux aussi, et au moment de se lancer pour ce qui devrait être une journée fantastique entre les 29 tours qui nous séparent de Jinshanling, Alex et Paige ne sont pas chauds. Ils ont mal dormi comme la Suissesse, mais ne se sentent pas. J'essaye de les motiver, de leur dire que justement on va en chier, mais ça ne prend pas. Ils veulent repartir par Simatai, juste là, à leurs pieds.
On se sépare.
Regroupant nos affaires et séparant les vivres, nous nous donnons rendez-vous le soir à l'auberge, ou le lendemain, comme je risque de beaucoup galérer pour rentrer.
Je me retrouve seul, mais sans vraiment leur avouer, je préfère. 29 tours m'attendent après le premier pont, et pratiquement chacune de ces tours marque un changement dans la déclivité : ça descend fort, puis ça remonte d'autant plus fort.
Je suis surpris par la difficulté du tracé, sur lequel il n’y a personne à part deux vieilles enmaillottées dans de la laine bien rugueuse qui me suivent en rigolant me voir porter mon sac.
Les vues successives sont magnifiques sur cet empire montagneux que le moindre soldat aurait imaginé suffisant pour bloquer une quelconque armée.
Vers la dixième tour, une petite avancée de terre jouxte la muraille, et, dominant le reste du tracé, offre une vue magnifique en même temps qu'un lieu de halte idéal pour une sieste improvisée sous le soleil désormais bien apparent.
C'est le bonheur.
Une fois la matinée bien entamée, sur la route vers Jinshanling, je suis rattrapé par un groupe d'élèves suédois encadrés par des profs un peu tarés dont un est né le même jour, le même mois et la même année que moi. On sympathise, et bien qu'on ne s'arrête pas toujours aux mêmes endroits, on fait le reste du voyage ensemble.
C'est vraiment très beau, et même si mon sac me parait souvent bien lourd, que mes jambes me feront bien mal pendant plusieurs jours après, je ne regretterai vraiment rien, si ce n'est d'y avoir passé une autre nuit.
Mais il faut bien rentrer à un moment, et justement les Suédois me le proposent...
Et à l'adage chinois, repris par Mao qui veut que "Celui qui n'a pas gravi la grande muraille n'est pas un brave", je réponds à ceux qui savent d'un clignement d'oeil...
Ah oui, et sinon, dites non si un jour on vous propose un morceau de méduse ; ou alors que sur un radeau, en dernier recours.
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